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19 décembre 2013 4 19 /12 /décembre /2013 09:55
Film "La honte" de Yusup Razykov
Une nouvelle fois de plus le festival du film russe à Honfleur nous a régalé cette année avec une saison cinématographique de très grande qualité. Je ne reviendrai pas sur le « Géographe a bu son globe », film qui a amplement mérité son premier prix et que nous avons apprécié tout autant que le jury.
Je voudrais vous parler du second film que j’ai eu l’occasion de voir ensuite et qui mérite lui aussi qu’on s’attarde sur son thème et son esthétique, je veux parler de « La Honte » de Yusup RAZYKOV. Après la légèreté douce amère du « Géographe », « La Honte » nous place d’emblée dans une atmosphère oppressante, au cœur d’une tragédie inspirée du naufrage du sous-marin nucléaire « Koursk ».
L’intrigue se place en effet dans une base de la marine russe située dans la presqu’île de Kola, où vivent les familles des sous-mariniers et quelques militaires. En l’absence des sous-mariniers partis en patrouille, la base-vie de ce port militaire située en un rude territoire polaire, semble livrée à un abandon qui laisse présager une fermeture imminente. Là, en vase clos, au cœur de six mois de nuit polaire par an, les femmes des sous-mariniers tentent tant bien que mal d’organiser la vie collective en l’absence de leurs hommes : coupures de courant et d’électricité, promiscuité, difficultés de ravitaillement leur rappellent quotidiennement le caractère précaire de leur situation. Obscurité, solitude, rigueur du climat, monotonie de la Toundra, et inquiétude quant au sort de leurs maris, ces femmes vivent comme eux dans un milieu confiné, claustral.
C’est là toute l’originalité de ce film d’aborder ce drame historique, sous l’angle d’une magnifique galerie de portraits de femmes russes en proie à la déliquescence de leur milieu social, à la désintégration des valeurs jusqu’au cœur de l’armée, de la marine, autrefois puissante mais elle aussi semble-t-il en proie à une sorte de décomposition. On ne verra pas une seule fois le sous-marin, si ce n’est sous la forme allégorique d’une maquette au fond d’un aquarium d’appartement. A part le gardien de la base et son assistant, un jeune marin qui sert de vaguemestre et d’homme à tout faire, l’univers du film se concentrera sur les femmes.
Film "La honte" de Yusup Razykov
L’excellente Maria Semenova y incarne Léna, une jeune femme récemment mariée à un officier de marine, mariage sans véritable amour qui lui a donné l’occasion de quitter St Pétersbourg, ainsi que son passé tragique (elle a longuement assisté l’agonie de sa mère). Mais l’absence de son homme et le rude climat social qui règne dans la base, la poussent à trouver quelques distractions. Elle prend sans plaisir un amant de circonstance parmi les pêcheurs de la ville voisine, et tente sans grand succès de s’intégrer au groupe des femmes qui reproduisent de façon inversée la structure hiérarchique des sous-mariniers. La femme du commandant règle ainsi la vie des épouses et tente par tous les moyens de lutter contre les forces centrifuges qui menacent la cohésion de la petite colonie des femmes. Mais un jour la rumeur se répand que les communications ont été brutalement interrompues avec le sous-marin, que celui-ci aurait sombré. L’inquiétude puis l’angoisse gagnent ces femmes les unes après les autres, qui n’ont plus pour avenir prévisible que de s’imaginer en veuves faiblement pensionnées, sans ressources pour survivre avec leurs enfants. La peur puis le désespoir les gagnent, certaines se noient dans l’alcool et vont même jusqu’au suicide. Parmi ces femmes pourtant, l’une, et ce n’est pas un hasard est une jeune native de la région (Peut-être d’origine Lapone ou Samit). Une très belle scène montre son appartement dans lequel elle a reconstitué une hutte traditionnelle, tapissées de peaux et de fourrures comme celles de son peuple. Proche de la nature environnante, encore pénétrée de l’esprit de ses ancêtres, elle accueille plus sereinement la nouvelle de la mort de son jeune mari comme si elle pensait à une sorte de retour vers ses origines.
Léna, elle, trouve son salut dans la découverte des lettres de l’ancienne compagne de son mari, dont on lui avait caché l’existence. Femme-enfant fragile, professeur de dessin, ne supportant plus le climat polaire et son obscurité, elle était tombée dépressive. Pyromane, elle avait été évacuée discrètement de la base vers un hôpital psychiatrique où elle était tombée dans l’oubli. La quête rédemptrice de Léna la portera à retrouver, à recueillir puis à soigner cette jeune femme, brisée par les traitements psychiatriques, brisée par sa vie dans la base et par l’attente. Le film se termine par une très belle image, sans doute allégorique. Terrorisée par l’obscurité (d’où son attrait pour le feu), la jeune malade est prise de panique par une énième coupure d’électricité, mais un évènement survient, Léna la porte dehors pour contempler les lueurs magnifiques d’une aurore boréale qui illumine la nuit. Au cœur des ténèbres une lueur d’espoir est envoyée à ces deux jeunes femmes dont on devine que leurs destins sont dès lors inexorablement liés.
Film "La honte" de Yusup Razykov
Il y aurait beaucoup à dire sur ce film, ses cadrages serrés, son atmosphère oppressante mais aussi parfois envoûtante, ses plans fixes, ses gros plans sur les visages qui distillent mieux que les discours, l’angoisse et la déréliction des personnages. Parfois quelques plans larges sur la toundra, les montagnes et les lacs enneigés rappellent la beauté mais aussi l’âpreté d’un pays qui n’est pas fait pour les hommes, pas plus que pour leurs machines. Il en prend presque une allure fantastique.
Le titre à rebours pourrait être considéré comme énigmatique : la honte est-elle celle d’un système économique et social qui abandonne même jusqu’à son armée, ses soldats, les familles de soldats ? Est-elle celle de Léna qui trompe son mari pour survivre à l’angoisse de l’attente ? Est-elle celle d’une patrie (le terme est souvent employé de façon ironique dans les dialogues) qui abandonne ses femmes et ses enfants ? Est-elle simplement celle des hommes dans leur refus d’obéir aux lois de la nature ? C’est certainement tout cela à la fois.
Une phrase lancée par une femme après l’annonce de la catastrophe en donne les clés « il nous faudrait une guerre, une bonne guerre, au moins on s’occuperait de nous »
Je ne voudrais pas finir sur cette note de pessimisme, même si le film en est empreint. Comme tant d’autres il dénonce l’absurdité d’une armée héritée de la guerre froide et qui n’est plus que l’ombre d’elle-même, fonctionnant par réflexe patriotique, comme tant d’autres il dénonce les ravages de l’alcool, le machisme, l’incompréhension entre les hommes et femmes de ce pays porté autrefois par un idéal qui n’est plus.
Mais Yusup RAZYKOV, dans une mise en scène austère mais aussi parfois poétique nous livre les clés de la rédemption de ce pays, et ce n’est pas un hasard s’il n’a fait que nous montrer des femmes principalement. C’est que pour paraphraser Aragon, si la femme est l'avenir de l'homme, elle est sans nul doute l’avenir de la Russie. C'est je crois le sens du dernier et magnifique plan de ce film.
Vous aurez compris que j’ai beaucoup aimé ce film poignant et austère que je vous recommande de voir et aussi l’interprétation splendide des actrices, en particulier Maria Semenova que j’espère retrouver dans d’autres films, pourquoi pas l’année prochaine ?
Philippe Surville

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