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13 février 2014 4 13 /02 /février /2014 11:29
Le Pingouin mélancolique d'Andreï Kourkov
La littérature russe contemporaine, hormis dans quelques boutiques spécialisées, s’affiche assez rarement à la devanture de nos librairies. Plus rarement encore sur les présentoirs des rayons culturels des grandes surfaces. C’est pourtant sur les consoles de l’une d’entre-elles ( je ne la nommerai pas..), que simultanément deux livres de poche mis en évidence attirèrent mon regard. Il s’agissait « Des mondes de Bro » de Vladimir Sorokine et de « Le Pingouin » d’Andreï Kourkov. Moi qui ne suis pas russophone, j’avoue n’avoir jamais entendu prononcer le nom de ces deux écrivains avant cette rencontre inopinée, ni même lu d’articles sur eux ou leurs ouvrages. Que les lecteurs érudits de Davaï me pardonnent ! Peut-être avais-je vaguement ouï parler de Vladimir Sorokine, dont un premier roman avait été édité aux éditions du Seuil, il y a peu. Je ne sais pourquoi mais je me laissais séduire par la couverture engageante du roman d’Andrei Kourkov, lui aussi édité au Seuil, dans la collection « points » représentant sur un arrière plan d’articles de journaux en caractères cyrilliques, la figure bonhomme d’un pingouin, tout de noir et de blanc vêtu comme il se doit. Séduit également par la prière d’insérer, j’achetais illico pour le dévorer tout à loisir ce « Pingouin » prometteur.
Le Pingouin mélancolique d'Andreï Kourkov
Je découvrais ainsi que né en 1961 à Saint-Péterbourg, Andreï Kourkov avait, après ses débuts littéraires en 1991, atteint à la célébrité internationale en 1996 avec ce roman justement traduit en plusieurs langues. Il en a écrit depuis de nombreux autres, et s’est également lancé avec succès dans l’écriture de scénarios pour le cinéma, pour lesquels il a également été récompensé par de nombreux prix. Cela n’est pas un hasard, car ceux qui liront « le Pingouin » comme moi, feront sans nul doute un rapprochement inévitable avec le style du « Géographe a bu son globe », film récemment primé au festival d’Honfleur. Ils constateront que le fatalisme et l’humour des héros des deux œuvres, en font comme des frères jumeaux, à bien des années de distance pourtant. Autre synchronicité, autre coïncidence, Andreï Kourkov vit et travaille à Kiev en Ukraine, ce pays qui est aujourd’hui agité d’une crise sociale et politique sans précédent. L’Ukraine que dépeint Kourkov dans son roman est celle des années troubles qui ont suivi la dissolution de l’URSS, l’accès à l’indépendance et l’intégration dans la CEI. Il fait la peinture d’une société en pleine déliquescence en proie aux mafias et à la corruption généralisée, au marasme économique, à la fin des valeurs, au brouillage des messages politiques, à l’usage banalisé de la violence.
On a déjà lu cela des milliers de fois me direz-vous, mais ce qui fait l’originalité de ce roman sans pareil c’est l’utilisation d’une forme d’humour noir (encore le terme n’est-il pas exact, il faudrait parler d’un ton littéraire nouveau, mêlant humour noir, ironie, fatalisme, humanisme, et désespoir lucide, une sorte « d’humour gris foncé » si vous me pardonnez l’expression). Jugez en plutôt : Victor, le héros, journaliste et écrivain raté de quarante ans, désabusé, revenu de tout et surtout des femmes et de l’écriture, vit avec Micha, un pingouin (un vrai, rescapé de la fermeture partielle du Zoo), dans son appartement de Kiev pour tromper sa solitude. Au chômage, il accepte sans rechigner un travail qu’un patron de presse étrange lui propose : écrire les nécrologies de personnalités encore bien en vie. Victor a été retenu, car il n’écrit avec talent que des textes courts, le roman ou la nouvelle ne lui réussissent guère. La nécrologie devient sous sa plume un genre littéraire à part entière, et par surcroît bien payé. Mais bientôt il découvre que ces personnalités « en sursis » se mettent à disparaître les unes après les autres, quelques semaines seulement après qu’il a remis ses articles à la rédaction du journal d’information qui l’emploie. Ses nécrologies sont d’ailleurs aussitôt publiées. Bien que naïf, Victor comprend malgré tout qu’il est manipulé, mais par qui ? Ces crimes sont-ils commandités par la mafia ou sont-ils des règlements politiques, secrètement ordonnés en haut lieu ? Bien entendu il ne sera pas dévoilé ici la suite de ce roman étonnant qui se lit à la fois comme un polar et comme un roman picaresque, plein de rebondissements inattendus.
Le Pingouin mélancolique d'Andreï Kourkov
Ce qui rend ce roman passionnant est moins le style, très cinématographique, très épuré, descriptif et presque clinique parfois, que l’atmosphère presque irréelle, cocasse et tragique tout à la fois dans laquelle évoluent les personnages de cette société où la violence physique et symbolique est devenue monnaie courante. C’est même le tour de force de ce roman de banaliser la violence quotidienne des mafias, de la police, des services spéciaux, mais aussi des médias avec une sorte de dérision tranquille ; De chapitres en chapitres, la monotonie des faits divers s’installe et nous habitue peu à peu au fatalisme des habitants de ce pays qui cultivent avec résignation l’art de survivre. On boit beaucoup bien sûr, on fume, on profite des petits instants de grâce que le quotidien offre parfois, mais de rêver, il n’en est même pas permis. Pas de descriptions somptueuses, pas d’analyses psychologiques profondes, pas de philosophie, pas d’envolées lyriques, de passions extrêmes ou de personnages tourmentés dans ce livre comme souvent dans les grands chefs d’œuvres de la littérature russe. Peu de descriptions, des notations sèches, des dialogues rapides, Andreï Kourkov n’est assurément pas un styliste, mais son style tient tout bonnement dans une espèce d’intensité émotionnelle que distillent les scènes décrites, qu’elles soient banales ou tragiques. Tout y est décrit avec une froideur, une distance, un humour parfois caustique qui rappellent un peu le non-sense anglais, l’absurde métaphysique. J’ai aussi songé à Chaplin, à certaines scènes de ses films les plus émouvants où le rire côtoie souvent les larmes. Mais si la vie de ses personnages est désespérée (Même le Pingouin est mélancolique comme son maître…), s’ils sont accablés par une sorte de fatalisme, Andrei Kourkov ne manque pas de leur attribuer, comme si c’était tout ce qui leur restait comme inaliénable valeur, après la perte de leur liberté et de leur dignité, une tendresse et un humanisme formidables. Je dévoilerai simplement ce passage poignant, celui de la mort de Pidpaly, le vieux gardien des pingouins du Zoo de Kiev, que Victor vient visiter pour la dernière fois sur son lit de mort, dans un hôpital sans médecins, sans infirmières, sans morphine ni médicaments, agonisant seul, derrière un simple rideau. C’est ce personnage attachant qui exprimera la morale de cette histoire, ayant vécu la plus grande partie de sa vie dans un monde dur, mais relativement stable (de l’après seconde guerre mondiale jusqu’à la chute du régime soviétique) il aura vécu « au moins cinq années d’abondance », dit-il comme il n’y en a qu’une fois par siècle, et il ira même jusqu’à plaindre Victor de lui survivre, prophétisant qu’il ne vivrait pas assez vieux pour voir arriver les prochaines années fastes. Je rassurerai le lecteur à l’avance, la fin de ce roman n’est pas triste. Andreï Kourkov lui a même donné une suite en 2004, dont je suis curieux de connaître la teneur, « Les pingouins n’ont jamais froid ». Je serais curieux aussi de savoir ce qu’Andreï Kourkov ferait dire à son personnage dans le climat de révolte qui secoue aujourd’hui la société Ukrainienne, et la ville de Kiev où il réside. Du moins je le devine car c'est indéniablement un humaniste. Voilà dix-huit ans passés depuis le « Pingouin » : à cinquante-huit ans Victor verrait-il enfin arriver, démentant Pidpaly, l’espoir des « années d’abondance ? » Quoi qu’il advienne, « Le Pingouin » restera un remarquable roman sur la condition humaine, plein d’ironie et de tendresse. Un roman à lire si vous ne l’avez pas déjà fait….
Philippe Surville

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commentaires

Pascal 24/03/2014 10:11

Je lis ceci seulement maintenant .... et je suis d'accord ! ça donne envie de lire Kourkov, et bravo pour cet article !

Cécile 14/02/2014 08:19

Magnifique écrit, merci beaucoup! J'ai lu il y a longtemps ce roman et l'ai offert tout de suite. Je vais le redécouvrir à l'aune de cette lecture qui m'a passionnée! MERCI!

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