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8 mai 2014 4 08 /05 /mai /2014 10:54
« Stalker » des frères Strougatski : une œuvre prophétique ?
En 1972 dans la revue soviétique Avrora, deux frères, Arkadi (1925-1991) et Boris (1933-2012) Strougatski publiaient un roman écrit à quatre mains qui allait devenir un chef d’œuvre de la littérature russe et universelle de science-fiction sous ce titre énigmatique : « Stalker » sous-titré «pique-nique au bord du chemin ».
« Stalker » des frères Strougatski : une œuvre prophétique ?
En 1979, Andreï Tarkovski allait adapter ce roman au cinéma, signant par là même ce que d’aucuns considèrent également comme le chef-d’œuvre du réalisateur, parachevant d’accorder au roman un retentissement mondial. En 1986, après la catastrophe de Tchernobyl, les « liquidateurs », hommes et femmes qui payèrent héroïquement de leur vie l’étouffement du réacteur en fusion sous des tonnes de sable, de béton et de gravas, furent connus sous le surnom de « Stalkers ». La fiction était entrée soudain dans la réalité. Mais qu’est-ce qui pouvait rapprocher ce roman étrange et envoûtant de l’une des plus grandes catastrophes nucléaires de l’histoire ? Indéniablement la « Zone », la fameuse zone interdite, dangereuse, voire mortelle qui interdit aux humains tout séjour prolongé dans son périmètre. La Zone est le no-mans’land par excellence. Mais revenons d’abord sur l’intrigue du roman, qui d’une façon métaphorique réside dans son sous-titre apparemment anodin : «pique-nique au bord du chemin ».
De quel pique-nique s’agit-il ? De celui de visiteurs extraterrestres venus sur terre pour un court laps de temps et repartis bientôt sans chercher à interagir avec les hommes, sans se soucier de leur présence. Nul ne sait pourquoi ils sont venus et quelle fut leur mystérieuse activité durant leur séjour terrestre. Ainsi, l’un des scientifiques en charge d’élucider cette question compare-t-il l’activité des hommes avec celle de fourmis visitant après leur départ, une aire de pique-nique abandonnée par les humains, jonchée de substances et de débris incompréhensibles pour elles, et qui au péril de leur vie tentent d’en faire usage. En effet, dans les diverses zones qu’ils ont occupées durant leur courte halte, tel des nomades peu scrupuleux, les visiteurs ont abandonné des objets étranges de toutes sortes, des objets-pièges, des objets-bombes, des objets-miracle fruits d’une technologie inconnue. Leur brève présence à également modifié les lois physiques dans les zones, les semant de pièges invisibles, de substances étranges aux effets souvent mortels pour les hommes et les animaux. Bref, les zones sont devenues invivables. Malgré le danger, les hommes tentent de ramener ces objets fabuleux, convoités par les scientifiques et aussi de riches amateurs de curiosités. Il y a les officiels, les chercheurs patentés qui ne s’aventurent dans la zone que prudemment par le biais de robots et de drones, et puis il y a les clandestins, les « Stalkers » (« Chasseurs furtifs » en anglais) des hommes prêts à tout pour ramener en contrebande ces objets incroyables, vendus à des prix exorbitants au marché noir.
« Stalker » des frères Strougatski : une œuvre prophétique ?
La « zone » décrite dans le roman (l’une des six occupées sur terre par les visiteurs), se situe dans un pays indéterminé, mais qui ressemble assez fortement au Canada, elle englobe une bonne partie de la ville de Harmont, devenue ainsi partiellement une ville-fantôme. Il suffit de lire quelques descriptions de la « zone » pour voir se dessiner sous nos yeux le paysage même de la ville de Pripiat, abandonnée après la catastrophe de la centrale de Tchernobyl : immeubles vides et rues désertes, avec partout les stigmates de l’abandon, du pillage, de la lente recolonisation par la nature, et surtout l’invisible menace d’un danger omniprésent, radiations mortelles pour Pipriat, pièges extraterrestres pour Harmont. Dans le roman, l’ONU a fait boucler la zone pour protéger les populations, et depuis des décennies, seuls les Stalkers, ces maraudeurs clandestins y pénètrent pour en arracher les secrets. Ils le paient parfois de leur vie, happés ou irradiés par d’étranges substances, parfois ils purgent en prison leur délit de braconnage un peu spécial. Souvent, ils monnayent leur témérité de maux plus étranges : mutilations, mutations génétiques, maladies physiques et psychiques étranges dues aux influences extra-terrestres subies dans leurs périples au cœur de la zone. Tous, pratiquent ce métier suicidaire pour l’argent, car les sommes offertes pour ramener ces objets extraterrestres (des « batteries » inusables, des gadgets animés de mouvement perpétuels, des « bracelets » aux influences psychiques, etc.) sont considérables. Malgré l’interdit de pillage, de nombreuses puissances étrangères son prêtes à payer des sommes folles pour récupérer ces objets technologiques fascinants dont on ignore l’usage, mais dont on cherche partout à percer les mystères.
« Stalker » des frères Strougatski : une œuvre prophétique ?
Redrick Shouart, le protagoniste, est un des meilleurs Stalkers. Ces derniers constituent une confrérie très fermée, solidaire dans le malheur (les morts ne se comptent plus dans leurs rangs), mais ils gardent chacun jalousement les plans de leurs « secteurs de chasse » au sein de la zone. Qu’on y songe : après avoir déjoué les gardes de l’ONU au crépuscule ou à l’aube, les Stalkers pénètrent dans la zone par des passages secrets, puis y progressent pas à pas comme en terrain miné, en semant des boulons sur leur passage, et en sondant le terrain devant eux avec les mêmes boulons ou avec des pierres. Le moindre écart peut être fatal, le Stalker peut être happé par des trous gravifiques invisibles, brûlé soudain par de l’herbe inoffensive en apparence, foudroyé par de mini-orages, haché ou mutilé par d’étranges tourbillons. Chaque pas peut signifier la mort. Si l’argent est le motif apparent, ce n’est pas pour lui uniquement que les Stalkers risquent leur vie. D’ailleurs, il ne faut pas interpréter naïvement le roman des frères Strougatski comme une critique ouverte du système capitaliste (même s’il dénonce les ravages de la corruption, de la spéculation, de l’avidité que provoquent les billets verts…) ni non plus cachée dessous au second degré, une attaque voilée contre le régime soviétique comme s’empressèrent de l’écrire ses premiers exégètes occidentaux. Non, les Stalkers, qui sont des hommes simples, des sortes de héros du quotidien, mettent leur vie en jeu simplement pour s’éprouver eux-mêmes, pour chercher leurs limites, pour défier l’énigme humiliante et cruelle de la zone qui semble faire fi de l’humanité. Dans son ultime voyage au cœur de la zone, ce n’est pas la gloire ou l’argent que Redrick Shouart ira chercher, mais bien plutôt une sorte d’éden, une chance possible de rédemption pour lui et toute l’humanité. Il ne faut bien-sûr pas dévoiler la fin de ce roman admirable, un roman métaphysique qui prend souvent des allures de roman policier ou de roman noir pour faire passer de profondes idées, comme ça simplement au détour d’un dialogue. J’avais à peine refermé ses pages tout récemment, que je ne pouvais m’empêcher de penser que les frères Strougatski avaient prophétisé ce qui adviendrait sur le sol soviétique quelque quatorze ans seulement après, et bien plus tard encore à Fukushima : la Zone, sous ses multiples avatars sortirait hélas de la fiction pour devenir la réalité cauchemardesque que l’on sait : des villes et des campagnes condamnées, la terre souillée pour des millénaires, des morts innombrables, des maladies et des mutations génétiques, etc.
« Stalker » des frères Strougatski : une œuvre prophétique ?
En regardant le documentaire de Christophe Bisson « White Horse » qui montre le retour ultime et douloureux d’un jeune homme, Maxime, qui a vécu enfant la catastrophe de Tchernobyl dans la ville désormais interdite de Pripiat, j’ai songé que lui aussi était devenu un Stalker, venu chercher dans les ruines de la Zone, un objet précieux, un souvenir, un espoir, une raison de vivre. Comme Redrick Shouart, Maxime a bravé la mort pour ramener de l’enfer un morceau d’éden. Pour lui, pour nous, et Christophe Bisson a su merveilleusement filmer cette quête d’un instant, cette quête d’une vie perdue. Maxime est mort peu de temps après.
C’est cela la leçon que nous pouvons retenir des Stalkers d’hier, d’aujourd’hui ou de demain, qu’ils soient inconscients ou héros volontaires, leur foi en la vie, leur quête d’espoir sera toujours plus forte que la mort.
Philippe Surville

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commentaires

Thomas 09/05/2014 14:57

Excellent article, très bon sujet :)

Le film de Tarkovsky est magistral.
D'ailleurs, voici un article sur Tarkovsky et ses films avec les liens directs pour regarder Stalker en ligne http://russie.fr/films-tarkovsky-en-ligne

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