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6 avril 2013 6 06 /04 /avril /2013 14:22

 

Quel avenir pour les peuples autochtones de Sibérie?

 

J’ai envie de partager avec vous une lecture que j’ai faite récemment. Cette envie m’est venue d’une conversation avec Estelle, une des chanteuses du groupe de chants polyphoniques russes Lado que Davaï a invité dans le cadre des quartiers animés à Venoix. Estelle est linguiste de formation et, nous avons échangé entre autres, sur les langues oubliées de Russie, notamment les langues finno-ougriennes. Il y a plus de deux ans maintenant, j’avais eu la grande chance de me rendre au festival littéraire Etonnants Voyageurs de Saint Malo.  La fine fleur des écrivains russes contemporains était mise à l’honneur. Grâce à une jeune éditrice passionnée présente au salon du livre, j’ai pu faire la connaissance d’un auteur russe « autochtone » Erémeï Aïpine, un authentique Khantys de Sibérie. Il présentait ses ouvrages et notamment, La Mère de Dieu dans les neiges de sang (édition Paulsen, 2010). Revenue à Caen, j’avais mis le livre de côté. Je n’avais pas idée que j’y découvrirais un pan caché de l’histoire de la terreur soviétique.

 Aipine.jpg

Je vais essayer de vous raconter un petit bout de l’histoire de l’épuration de peuples autochtones des riches terres de Sibérie. Les similitudes avec l’extermination de peuples Amérindiens et Inuits sont grandes.

 

En Russie, au-delà de l’Oural, dans le nord-ouest de la Sibérie, logées entre les fleuves Ob et Enisseï, s’étendent de vastes territoires aux conditions climatiques extrêmes sur lesquels vivait et vit encore un peuple autochtone quasi disparu que l’on nomme aujourd’hui les Khantys, autrefois les Ostiaks. Quelques émissions télévisées ont mis à l’honneur ces dernières années ces peuples nomades de Sibérie, non sans folkloriser leurs us et coutumes, pour alerter l’opinion publique sur la disparition des troupeaux de rennes en raison des changements climatiques.

 

Des peuples nomades autochtones sont présents sur les terres sibériennes depuis la nuit des temps. Ils appartiennent notamment à un groupe ethnique appelé les Ougriens. Ce peuple, selon la tradition orale, se serait scindé en trois. L’un s’est installé sur les bords du Danube : les Hongrois parlent une langue un groupe linguistique rare, le finno-ougrien. Un second est allé s’installer « au bout de la terre » en Laponie, ce sont les Saames ou Samis. Une représentante célèbre de ce groupe ethnique a fait revivre sa langue, sa culture, sa musique au tambour rituel, ses chants de gorge : il s’agit de Mari Boine. Elle a su marier musique traditionnelle et moderne pour se faire le chantre du renouveau culturel des Samis. Un troisième groupe s’est établi entre les fleuves Ob et Enisseï : il s’agit des Ostiaks, des Vogouls et des Nénétses.

 

Erémeï Aïpine est un Ostiak. Il est écrivain, poète, homme politique, peut-être chaman. Il a décidé de faire revivre sa culture pour que son peuple ne disparaisse pas dans le néant à la manière d’autres peuples de Sibérie. Ces peuples, il les a rappelés à la vie par sa parole à l’occasion d’un discours-poème prononcé à l’ONU en 1994 lors de la cérémonie d’ouverture de la Décennie Internationale des Peuples Autochtones.

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( Erémeï Aïpine )

 

Dans son livre La Mère de Dieu dans les neiges de sang, Aïpine nous conte de manière réelle et allégorique, le soulèvement de quelque 80 familles d’Ostiaks et de Vogouls pendant l’hiver 1933-1934, soulèvement décidé à la suite de la profanation du sanctuaire des ancêtres, ultime provocation du pouvoir bolchevique après le vol des terres, l’interdiction du culte chamanique, le travail forcé, la collectivisation forcée et la russification forcée des enfants, enlevés à leur famille et élevés dans des internats... Ce soulèvement a été réprimé avec une cruauté indicible par le massacre systématique de milliers d’Ostiaks pendant l’hiver 33-34, puis lors de nombreuses expéditions punitives les années suivantes.

 

Les familles de chamans ont été particulièrement persécutées ; Erémeï Aïpine est issue d’une de ces familles. Les éleveurs de rennes et leurs familles ont été dékoulakisés, c’est-à-dire privés de leurs biens et envoyés au goulag; les animaux, soutiens indispensables des hommes dans des régions inhospitalières, ont été mitraillés à plaisir.

 

Le livre met en scène une femme, la Mère des Enfants qui après avoir perdu son mari et son fils aîné, va perdre un à un ses enfants Anna, Roman, Maria, sauf peut-être le petit dernier Savva, avant de sombrer à son tour dans le néant.

 

Ce livre est un témoignage littéraire rare. Il est rude à lire, sans échappatoire et, on peut être surpris par l’affection que l’auteur témoigne à la famille impériale massacrée. L’invasion de la Sibérie au-delà de l’Oural à l’instigation dans un premier temps de riches marchands, comme la famille Stroganov, s’est faite dans le sang. Le Tsar Ivan le Terrible (Ivan IV) voyant l’intérêt que l’Etat russe aurait à étendre son influence dans ces contrées prêtera main-forte aux commerçants en envoyant des cosaques pour soumettre à la fin du XVIe siècle de nombreux peuples autochtones. Ensuite il fera installer des fortins (ostrog) pour asseoir son autorité. L’un de ces bastions est resté célèbre : Berezov. Il a longtemps servi de lieu de relégation de prisonniers politiques de renom comme le prince Menchikov, compagnon d’arme et ardent défenseur du projet politique de Pierre le Grand. Il y finira ces jours dans le dénuement. Plusieurs Décembristes y furent également exilés.

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( tableau de Vassili Sourikov "Menchikov à Bérézov" )

 

Si Aïpine mentionne dans son livre ces éléments de l’histoire russe et témoigne ainsi de son intérêt pour les Russes, en revanche, dans les livres d’histoire de la Russie ou de la Terreur des années 30, on ne trouve quasi aucune si ce n’est aucune mention des peuples autochtones comme les Ostiaks. Ces oublis volontaires ou forcés renforcent le message d’Erémeï Aïpine que l’on peut interpréter comme l’espoir d’une rencontre toujours possible malgré la conquête, la russification, le racisme, la cruauté.

 

Dans son récit, il est question d’un Russe blanc qui échoue à demi mort près du campement d’hiver de cette famille Ostiak. La Mère, le Père et les enfants vont l’accueillir sous leur tchoum (tente d’hiver) et le faire revenir à la vie par leurs soins et leurs attentions, leur pharmacopée traditionnelle et les incantations. Ils vont l’initier à leur langue, à leur mode de vie et au sens profond de leur être, que l’on peut traduire comme la défense coûte que coûte de toute vie terrestre quelle qu’elle soit. La vie est trop rare et fragile dans ces contrées au climat hostile pour oser la supprimer. Rétabli, il gagnera l’Europe pour échapper à la barbarie et tenter de trouver la paix intérieure.

 

Neuf ans après le plaidoyer d’Erémeï Aïpine à l’ONU, qu’en est-il aujourd’hui de la destinée des peuples autochtones de Russie ? Sont-ils parvenus, confrontés à l’influence des peuples allogènes et dans un contexte difficile de changement climatique, à trouver une voie entre tradition et modernité qui leur permette de préserver leur essence propre ?

 

Cécile Milcent.

 

 

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