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29 avril 2013 1 29 /04 /avril /2013 08:44

Je ne pensais pas qu’après une journée de travail, ni plus gaie ni plus triste que d’habitude, en ouvrant un petit livre, acheté il y a quelque temps, je déviderai une bobine d’où s’étire un fil secourable que je souhaite vous tendre.

 

La traductrice est un court récit d’une trentaine de pages écrit par Efim Etkind, théoricien de la traduction, russe, dissident, et ami loyal de dissidents, qui a émigré en France contraint et forcé au début des années 70. Le récit a été traduit par Sophie Benech et édité, par sa maison d’édition Interférences.

 Etkind 2

 

Honneur revient à la traductrice. Je commence donc par vous parler d’elle et de sa vie. On peine à croire le récit d’Etkind qui qualifie lui-même cette femme « de grande originale ».

Elle s’appelait Tatiana Grigorievna Gnéditch. Elle était passionnée de langue et de poésie classique anglaise. Elle a traduit les 17 000 vers, en huitains, du Don Juan de Byron. Exploit en soi. Elle les a traduits de mémoire, sans la version originale sous les yeux, puis a retranscrit ses traductions mémorisées sur de méchants bouts de papier du fond d’une cellule du NKVD à Leningrad à la fin de la Grande Guerre Patriotique. En état d’arrestation dans une cellule infecte, reconnue coupable de motifs fous ; elle se souvient, traduit et mémorise. La rencontre avec un geôlier cultivé qui a mesuré l’importance de cette œuvre lui a permis de la mettre sur le papier puis de la faire sortir de prison. Elle a purgé ensuite huit autres années de camp de redressement qu’elle aura mis à profit pour améliorer ses traductions en défendant bec et ongle ses tas de papier face à l’incompréhension de ses co-détenues. La traduction initiale avait été transmise à un poète et traducteur de renom, Lozinski, qui ne pouvait comprendre d’où sortait un tel miracle avant de revoir Tatiana à sa sortie de camp.

 

Le petit récit commence par des applaudissements qui retentissent à la fin de la représentation de la pièce de Byron donnée au Théâtre de la Comédie de Léningrad sur une mise en scène de Nikolaï Akimov. Une voix s’élève dans le public, puis plusieurs, pour réclamer l’auteur, ce qui pourrait prêter à sourire, sauf pour celles et ceux, avisé-es, qui peut-être connaissaient l’histoire de la traduction en russe du texte anglais. Et par ailleurs, une traduction n’est-elle pas toujours une interprétation donc une œuvre en soi ?

      Etkind 5

Théâtre de la Comédie musicale à St Pétersbourg

 

Et maintenant intéressons nous à l’auteur de ce petit récit, un monsieur qui aura fait en sorte que la mémoire, le talent et l’honneur de cette femme ne sombrent pas dans l’oubli, Efim Etkind. Cet homme sait que la poésie occupe une place dans la résistance intérieure aux dictatures, qu’elle donne la force de résister mentalement et physiquement dans des moments d’anéantissement. Il sait que le langage littéraire et poétique porte témoignage de l’histoire, de la culture d’une société pour faire sens, même dans les moments de pire désolation. Ces valeurs, il les a défendues en faisant connaître des auteurs russes interdits comme Gumiliev, fusillé en 1921, en dissimulant un exemplaire de l’Archipel du Goulag de Soljénitsyne chez lui pour permettre sa parution, en aidant le poète banni Brodski…. Etkind défend le principe de publier coûte que coûte les auteurs afin de faire connaître l’état qui règne au fil du siècle en Union Soviétique de manière à pouvoir affronter l’avenir. Il défend le principe de la Culture comme refus d’une démission généralisée de l’esprit dans les pires moments de l’histoire.

 Etkind-3.jpg

Efim Etkind

 

Banni d’URSS en 1974, il vient en France et enseigne à l’Université Paris X. Il n’aura de cesse jusqu’à sa mort de mener un double combat culturel, au bénéfice de l’Occident et, au bénéfice de la Russie, pour qu’ils se connaissent mieux. Ce combat passe par un travail d’exigence en matière de traduction poétique. On traduit d’une culture artistique dans une autre. Cela nécessite de connaître parfaitement deux poétiques, deux histoires, deux mondes artistiques. Pour celui ou celle qui ne possède pas de double culture par la naissance et  l’éducation, il faut s’atteler à une étude approfondie ! Les vers devraient selon lui être toujours traduits en vers afin de conserver la forme originale du texte. La traduction poétique gagne à être faîte par des poètes eux-mêmes. La langue et la culture d’accueil (langue vers laquelle on traduit) sont enrichies par la traduction de poésies étrangères. On perçoit dans ces conceptions quelque chose de subversif pour un monde fermé et méfiant. 

 

Il est dit qu’il savait donner l’envie de créer de la poésie et d’en traduire. Il a inspiré à nombre de ses élèves des carrières de traducteurs et traductrices, carrières exigeantes et peu rémunératrices le plus souvent, des militant-es de la traduction !

Grâce aux passeur et passeuses de témoin de la Librairie/Salon Pouchkine à Hérouville, j’avais eu la grande chance l’année dernière de rencontrer un « auteur » inspiré par Efim Etkind, André Markowitcz. J’ai raconté dans un article publié sur ce blog mes impressions de la rencontre avec cet homme humble qui a retraduit en français toutes les œuvres de Dostoievski et, qui a produit une nouvelle traduction en vers et rimes du très célèbre poème Eugène Onéguine de Pouchkine, œuvre nationale russe par excellence. Je n’aurais pas non plus découvert La Traductrice sans ce lieu unique.

 

De ces destins, de ces talents hors norme se dégage une impression d’exception qui intimide le profane. L’admiration que l’on peut ressentir pour de pareilles personnalités ne doit pas se muer en distance froide. Andreï Markowitcz m'avait laissé une impression chaleureuse. Celles et ceux qui ont pu côtoyer Efim Etkind auraient peut-être le même témoignage. Je me dis qu'il faut être bien désintéressé pour vouer sa vie à donner à entendre la voix singulière du poète que beaucoup jugent inutile et obscure. Notre société contemporaine manque cruellement de poésie, vous ne croyez pas ?


Cécile Milcent.

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commentaires

Tieri Briet 06/05/2015 12:33

Oui. Notre monde manque de poésie, oui !

Lison Dubreuil 04/08/2014 01:40

Chère Cécile,
Votre texte sur 'La traductrice' est inspirant. J'ai eu la chance de connaitre cette femme grâce à George Steiner où à la fin du 3e YouTube 'Cité de la Réussite' 2006, il parle de l'intrépédité et de l'intelligence d'une dame qui grâce à Don Juan de Byron elle a survécu à un goulag terrible. Il ne mentionne pas son nom, sans doute l'avait-il oublié. Internet, ce merveilleux compagnon de nos jours, m'a permis de trouver et le nom de la dame, Tatiana Gnéditche, et l'auteur de 'La Traductrice'. J'aimerais voir le portrait qu'a peint d'elle Nikolai Akimov. Savez-vous où je pourrais le trouver ? Cette fois-ci, internet ne m'est pas d'un grand secours.
Comme vous, je suis éblouie par tant de ténacité, tant de génie.
Merci, Lison Dubreuil

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